Le blog de Gérard Bec
Les assureurs et la dette
Dans les annonces de la Cour des Comptes, une information secondaire ne manque pas de piquant. Il s’agit de l’exposition des assureurs français dans les dettes souveraines, qui représentent un tiers des en-cours de l’assurance-vie, soit 555 milliards d’euros. Ce n’est évidemment pas une paille.
Heureusement, l’exposition à la dette grecque est faible. L’AGEFI Hebdo du 8 décembre 2011 nous rappelait que la décote de 50% décidée le 27 octobre coûtait simplement 329 millions d’euros à Generali (sur 824 millions de dépréciations totales), 933 millions à Munich Re, 1,5 milliard à Groupama, 150 millions à Axa, peut-être 260 millions d’euros à Covea, 300 millions à la CNP.
Le même organe de presse considérait, citant les chiffres de Cheuvreux, que les assureurs français détenaient 9 milliards d’euros de dette grecque, ce qui ne suffirait pas à rendre le risque de faillite grecque «systémique» pour le seul secteur de l’assurance en France (ce qui ne préjuge en rien des effets d’un défaut grec sur les banques). Les effets d’un défaut italien ou espagnol seraient évidemment plus douloureux. Axa détiendrait 27 milliards d’euros de ces titres, la CNP 25, Groupama 10.
Et la dette française?
La Cour des Comptes nous apprend que les assureurs français n’apportent plus qu’une «contribution décroissante» au financement de la dette de l’Etat. 20% de la dette négociable de l’Etat à plus d’un an seulement sont détenus par des assureurs résidents, soit 197 milliards d’euros. Deux fois moins que de la dette étrangère… La Cour rappelle qu’en 1999, cette proportion était double: 40% de la dette française étaient souscrits par nos assureurs.
Ces chiffres doivent évidemment être tempérés par les variations en volume. En 1999, la dette française s’élevait à 800 milliards d’euros environ, ce qui laisse à penser que les assureurs en détenaient 320 milliards d’euros à l’époque. Cela représente tout de même un en-cours supérieur de plus de 50% à la situation actuelle.
Comment expliquer qu’en une dizaine d’années, les assureurs français aient allégé de plus de 100 milliards d’euros leur détention de dette française?
Il y a deux interprétations possibles à ce phénomène, relativement complémentaires l’une de l’autre.
Première interprétation: les assureurs français sont des insiders. Ils ont bien conscience des limites de la gouvernance française aujourd’hui, puisqu’ils la pratiquent au jour le jour. Car qu’elle soit de droite ou de gauche, la décision publique en France souffre de défauts et de déficits de plus en plus lourds en temps de crise: changements de cap incessants, manque de visibilité et de clarté dans les décisions, poids de l’appareil d’Etat dont personne ne se rend maître, et, dirions-nous volontiers, poids des grandes écoles dont les plus beaux produits sont souvent des chefs-d’oeuvre d’arrogance, de suffisance, ce qui rend d’autant plus cruelle la petitesse de leurs vues.
Dans ces conditions, la décision la plus sage est de se dégager de ce bourbier qu’est devenue la dette souveraine française, qui souffre d’un effet cliquet: tout passage d’une tranche de dix points est irréversible. Et nous le savons tous, nous ne sommes pas prêts à ramener la dette sous le seuil des 80% de PIB, malgré toutes les gesticulations d’usage.
En somme, mieux valait vendre tant qu’il en était encore temps. Et nous nous consolerons en jetant un oeil sur le taux d’endettement de l’Allemagne, qui n’est guère plus glorieux que le nôtre.
Deuxième interprétation: les assureurs français sont sages, et ont préservé les intérêts de leurs assurés malgré les vicissitudes. Face au risque de dégradation forte de la situation française, et face à l’incapacité prévisible de la France à réagir efficacement, les assureurs ont mis leurs clients à l’abri. C’était la meilleure façon de protéger leurs affaires. C’est une bonne nouvelle, car en cas de contagion à la France, l’assurance restera un secteur finalement épargné par rapport au secteur bancaire. Certes, 200 milliards d’en-cours ne constituent pas une petite somme. Mais après tout, c’est quand même mieux que si c’était pire…
Au fond, le fait que les assureurs français se soient dégagés de leurs positions montre deux choses: d’abord, les assureurs français ne mettraient manifestement pas leur main à couper que la France ne sera pas tôt ou tard contaminée par le mal grec. Ensuite, ils ont anticipé la difficulté du corps social français à survivre à la maladie.
Il serait intéressant, au demeurant, de savoir qui a le plus vendu depuis 10 ans. Ce serait bien la meilleure façon d’interpréter ce signal.
Gérard BEC
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