La Lettre de l'Assurance

Le blog de Gérard Bec

Pour Groupama, le cap Horn se rapproche

Le feuilleton Groupama continue, à la vitesse de Santa Barbara ou des Feux de l’amour: on peut manquer un épisode, on ne perd pas le fil de l’histoire.

Souvenons-nous: le 24 octobre 2011, Jean Azéma, après onze ans passés à la tête du groupe, et après des opérations brillamment conseillées par des génies du capitalisme français comme Alain Minc ou René Ricol, est brutalement écarté des affaires. Thierry Martel, directeur financier, et commissaire contrôleur de son état, le remplace.

Commence alors une course au ratio de solvabilité. Groupama pose en effet, à deux mois de la fin d’année, un problème majeur: au vu de sa situation, l’ACP devrait théoriquement tirer la sonnette d’alarme, car la situation du groupe est angoissante. Fin novembre, on apprend que, discrètement, Groupama a vendu des dettes souveraines pour plusieurs centaines de millions d’euros, histoire de dégager du cash et de réduire son exposition au risque de la crise de l’euro.

Officiellement, le niveau de solvabilité est à 130% selon certains, beaucoup moins selon d’autres. Thierry Martel annonce qu’il commence une opération de nettoyage. Le 15 décembre, la note du groupe est néanmoins abaissée.

En quoi consiste le ménage qui commence? En une vente des joyaux de la couronne qui n’est toujours pas achevée. Et en une opération de sauvetage conduite par la Caisse des Dépôts et Consignations. Celle-ci reprend la filiale Silic de Groupama, et injecte 300 millions d’euros dans Gan Eurocourtage, grâce à des actions préférentielles. Malgré ces perfusions, le ratio de solvabilité est d’à peine 107%.

Les comptes 2011, en perte de 1,8 milliard d’euros, sont présentés le 15 mars 2012. La CDC verse ses 300 millions in extremis. Thierry Martel, qui semble bénéficier d’une grande indulgence de la part du régulateur, se livre à cette occasion à quelques saillies drolatiques gravées dans le marbre par l’AFP (dépêche du 15 mars): “Nous pouvons avoir confiance en l’avenir”. Ou encore: «On se recentre sur nos valeurs mutualistes”. Et: “Le fait que le CAC soit remonté à 3.500 points nous offre des opportunités”.

À en juger par les réactions syndicales de plus en plus vives et de plus en plus inquiètes, des questions pourraient très vite se poser à propos du recentrage sur des valeurs mutualistes. Le sens de l’expression sera probablement éclairci dans les semaines à venir, espérons-le de façon satisfaisante pour les salariés.

L’enthousiasme de Thierry Martel sur la performance du CAC 40 à 3.500 points ajoute à la perplexité générale. Les mauvaises langues noteront en effet que l’hirondelle des 3.500 points n’a pas duré plus d’une semaine. C’est un peu court pour annoncer le printemps boursier. Devons-nous en déduire qu’un CAC 40 sous les 3.500 points handicape le redressement promis ?

Si l’on met à part l’intervention politiquement imposée à la CDC en faveur de Groupama, que donnent les ventes sur le marché concurrentiel? L’enjeu est évidemment de tirer un bon prix de Gan Eurocourtage, dont la marge de solvabilité serait de 350%.

Le 28 février, Thierry Martel avait lui-même fixé publiquement l’échéance de la vente dans une interview au Figaro: «Plusieurs candidats se sont manifestés et sont actuellement en data room. Comme prévu, le nom du repreneur de Gan Eurocourtage sera annoncé en mars.» Le 15 mars, il annonçait à l’AFP: « J’espère que d’ici la fin du mois de mars, on y verra plus clair ».

Et patatras ! les informations qui filtrent paraissent en franc décalage avec la confiance dans l’avenir affichée chez Groupama. Allianz serait le seul candidat – exception faite d’un LBO encore très flou, et n’offrirait pas plus de 200 millions d’euros là où la direction de Groupama en attendait plus du triple.

Le voilier Groupama est maintenant sorti des eaux protégées par l’ACP et la CDC, et doit naviguer en haute mer avec deux vents contraires. Premier vent: la mise sous surveillance des agences de notation qui pourraient, d’ici juin, ranger le groupe dans la catégorie «valeur spéculative» si rien n’est fait. Second vent: les déclarations de Thierry Martel lui-même, qui a vendu la mèche de sa stratégie en fixant la vente de Gan Eurocourtage à une échéance qui est d’ores et déjà dépassée. De bonnes âmes ont révélé les termes de la transaction qu’il entendait signer. Il a, comme on dit, brûlé ses vaisseaux.

Les mauvais esprits diront que, pour Groupama, l’heure est à la traversée du Cap Horn. Tout cela sent la nationalisation…

 

Gérard Bec

 

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