PORTRAIT : Bertrand Labilloy, sur le chemin des hommes

Bertrand Labilloy, directeur général de CCR est l’invité du petit déjeuner off de La Lettre de l’Assurance, le 21 mars prochain. Et voici son portrait…

Le rendez-vous a été donné dans les nouveaux locaux de CCR avec le patron du tout nouveau CCR RE. Bertrand Labilloy se prête au jeu sans se défiler, ajoutant force détails, tandis que les lumières s’éteignent et se rallument seules, bâtiment HQE oblige. En bras de chemise et cravate, souriant, le DG de CCR est à l’aise, passionné, et part fréquemment dans un rire franc qui lui fait fermer les yeux. De ses origines dans l’Aisne et sur le Chemin des Dames à son arrivée dans le secteur de l’assurance, retour sur un parcours original. Un de plus.

Bertrand Labilloy est né le 9 février 1968, dans la Marne, à Reims, la ville la plus proche de Craonne, dans l’Aisne, où résident ses parents. « Je suis né quelques semaines avant les événements et quelques jours après la naturalisation des mes parents ».
Belges d’origine et de nationalité, les parents de Bertrand Labilloy deviennent Français par la faute… d’une banque ! « Pour racheter la ferme de mon grand-père paternel, mes parents devaient contracter un prêt. Mais pour bénéficier de taux bonifié du Crédit Agricole, ils devaient être Français… », explique le directeur général de CCR.
Dernier de la fratrie, il n’a donc pas le choix de la nationalité comme ses frères et sœurs et est automatiquement Français, ce qu’il regrette presque en s’amusant : « c’est dommage, car j’aurais pu choisir le concours étranger pour entrer à Polytechnique, ce qui est quand même plus simple ». Aurait-il choisi d’être Belge ? Rien n’est moins sûr : « nous avons été élevés dans la culture française, mes frères et sœurs ont choisi la nationalité française. Ma mère qui est Flamande ne nous a jamais parlé en flamand et même mon grand-père maternel nous parlait en français ! » La question ne se serait sans doute pas posée…
Cette anecdote illustre le parcours original de ce fils d’agriculteurs, volubile sur l’histoire familiale et locale. « Mes parents habitent sur le Chemin des Dames, dont on fêtera cette année le centenaire de la fameuse bataille, le 16 avril ». L’histoire familiale est d’ailleurs très liée au conflit.
« Après la première guerre mondiale, les agriculteurs du cru ont touché les dommages de guerre et ont revendu leurs terres à bas prix. Les acheteurs étaient essentiellement des Belges, Flamands et Wallons, qui cherchaient des terres alors que la situation économique en Belgique n’était pas très florissante. Mon grand-père paternel a acheté la ferme aux enchères en 1932… Mon père avait trois ans quand il est arrivé en France. »
La Belgique s’est un peu éloignée de son quotidien, « mais j’y ai vécu deux ans quand jétais à la Commission Européenne. Même si Bruxelles, c’est différent », rectifie-t-il en riant.

De ses racines craonnaises, Bertrand Labilloy conserve notamment une photo aérienne dans son bureau, sur laquelle se trouve la ferme familiale, ainsi qu’une autre de son père, sur un cheval « qui avait fait l’évacuation (en 1940, ndlr) et qu’il avait conservé pour des raisons sentimentales ». D’une guerre à l’autre, la région a souffert. « Mes parents ont quitté la ferme un an, en laissant les sacs de blé fraîchement récolté. Et quand ils sont revenus, il n’y avait plus rien, ils avaient perdu deux ans de récolte », raconte-t-il.

Études faciles mais dans le respect de la tradition familiale

Il ne vit à Craonne « à plein temps » que jusqu’à l’âge de 10 ans. Il file ensuite au collège-lycée jésuite Saint-Joseph – qu’il appellera constamment « Saint-Jo » – à Reims et poursuit sa scolarité au lycée Sainte-Geneviève – « Ginette » – à Versailles.
« Mon père nous avait dit : vous ne serez pas agriculteurs. Partant de là, nous sommes allés en pensionnat dans un bon établissement. Mes parents ont beaucoup poussé les garçons, un peu moins les filles, c’était la tradition », explique Bertrand Labilloy. Et de faire la liste des spécialisations de ses frères ingénieurs : agro, arts et métiers, informatique…
Avantage du petit dernier ou capacités particulières, Bertrand Labilloy ne suivra pas exactement le même chemin que ses frères. « J’avais des facilités en math, avant d’entrer en 6e, je n’avais jamais ouvert un cahier, alors quand on m’a dit au pensionnat qu’il fallait travailler le soir, ça m’a fait suer… », s’amuse-t-il. Il décrit une scolarité facile, même pour ses parents qui ne s’inquiètent pas de son avenir. « De par mon caractère et mes facilités, la famille savait que je ne ferai pas Sciences Po ou une école de commerce. Je ne me posais pas la question, la prépa était naturelle ».
Son caractère ? Quel rapport ? « Étant fils d’agriculteurs et de culture étrangère, je n’ai pas tous les codes sociaux. Il y a des secteurs, des professions qui sont de facto fermés ». Nous lui demandons s’il l’a senti ? « Pas vraiment, c’était plutôt une intuition. Dans mon cas, c’était très subtil, mes parents étaient très intégrés. Mais aujourd’hui on le voit au niveau français, cette barrière culturelle est énorme. C’est pas parce que vous allez faire rentrer au forceps trois enfants de banlieue à Sciences Po que ça va changer quoi que ce soit… »
Il ne nourrit pas un sentiment de revanche ou d’infériorité sociale, alors même qu’il côtoie des pensionnaires venus des grandes familles du champagne, de l’aristocratie française, des élites parisiennes et des familles industrielles lilloises.

Grandir sous l’X

« Ce ne sont pas les mathématiques qui m’intéressent le plus à l’époque, j’aimais beaucoup la bio, l’Histoire, la philosophie et le Français, mais les choses se faisaient naturellement et j’étais tête de classe. A partir de la première et de la Terminale, j’ai plus travaillé pour y parvenir… »
La scolarité se passe donc sans encombre et Bertrand Labilloy s’apprête à suivre les traces de ses frères et soeurs aînés et partir pour Lille. « Mes parents avaient trouvé un appartement à Lille, alors c’était une double injonction : tu ne seras pas agriculteur et tu iras faire tes études à la ‘Catho’ (université catholique pluridisciplinaire qui regroupe des facultés, écoles et instituts, ndlr) de Lille ».
Mais les résultats de l’étudiant Labilloy et les liens entre les deux établissements jésuites de Reims et Versailles le poussent plutôt vers la prépa de région parisienne. « Ça faisait un peu peur à mes parents. J’ai donc fait l’entretien pour les arts et métiers à Lille, mais ils m’ont dit de viser plus haut ».
Le passage en prépa est un cap compliqué. « D’un coup, il n’y a que des têtes de classe, et il faut un premier et un dernier. J’ai mis un trimestre à me mettre au travail », reconnaît-il. Travail qui paie puisqu’il se place bien et passe les concours. « Et je rate de 0 point l’entrée à Polytechnique, et victime d’un zona, je ne passe pas Centrale… » C’est ainsi que se produit le déclic : « Quand les résultats tombent et que je suis admis à l’oral, c’est terminé, je ne me vois plus faire autre chose ». Il préfère donc redoubler pour y parvenir.
« Enfant, je voulais être ingénieur. Mes frères ont dix ans de plus que moi… Quand j’étais en fin de primaire, ils étaient déjà à Lille… Je me voyais bien faire les Arts et Métiers et diriger la sucrerie du coin ! C’était mentalement quelque chose d’assez cohérent ».
A l’X, il fait de l’athlétisme. « Je courrais vite, j’ai fait 11,3s sur 100m », déclare-t-il, loin de toute vantardise. « Le record des élèves de l’X c’est 10,6s, là c’est bien. J’ai participé une fois à une compétition régionale, je me suis fait éliminer en 8e de finale » rit-il. « Le nombre de gens qui court sous les 11 secondes, c’est impressionnant ! »
Le sport reste à l’X. « Non je n’ai pas poursuivi », éclate-t-il de rire en se tapotant le ventre, « je veux bien faire un tennis en double, pour le jeu, mais c’est tout ». Bon élève et bon soldat, Bertrand Labilloy s’applique à faire ce qu’on lui demande à l’école.
Il revient d’ailleurs sur une anecdote. « À l’armée, j’ai adoré la marche. Je devais avoir des prédispositions… On faisait des marches de 40, 50, 60 km dans l’infanterie ! Mes soldats souffraient ! Je marche vite, je fais un bon 6km/h de moyenne. Ils ne m’en voulaient parce que j’ai un très bon sens de l’orientation et on arrivait une heure avant tout le monde, donc ils dormaient une heure de plus que toute le monde. C’était la contrepartie ! »
C’est devenu une espèce de (nouvelle) tradition familiale, puisqu’il reconnaît ne pas avoir mis ses enfants en poussette pour les faire marcher avec lui dans la rue.

Indépendance, assurance et prise de conscience

À l’X, il touche une solde et dit à ses parents qu’ils n’ont plus besoin de l’aider, qu’il gagne son indépendance. « C’était important pour moi. Et en sortant de l’X, je voulais intégrer un corps d’État. Je voulais servir l’État. Faire de l’argent pour l’argent non. Je n’avais pas cette envie. Et puis j’aimais beaucoup l’économie. C’est une matière que j’avais adoré à l’X, même si c’était avant tout des maths, mais j’ai choisi l’école plus que la carrière. L’ENSAE me plaisait, c’était le driver ».
La finance au sens large l’intéresse beaucoup. La banque d’affaires plus que la gestion d’actifs, même si la banque d’affaires signifie de faire des études à l’étranger et qu’il reconnaît « être nullissime en anglais. Mon collège-lycée de province était connu pour ça ! » Il éclate de rire.
« Et culturellement, la banque d’affaires c’était très loin de mes bases, alors que l’assurance était plus naturel. Il n’y avait pas de corps d’État pour les banques ». Son classement lui permet de le prendre.
« Ce n’est pas un choix par défaut, mais je n’étais pas tombé dans la marmite de l’assurance tout petit ».
Pour son arrivée au Contrôle des assurance, il trouve le service et l’accueil « assez froid ». Pas antipathique mais froid. « Je me suis rapidement rendu compte que je ne pouvais pas faire toute ma carrière dans le corps ». C’est une réalité un peu brutale. « La vraie question est de savoir comment en sortir et où ? Ce qui n’était pas très original, car les promos d’avant nous avaient la même problématique ! ».
Il part alors pour le Trésor pour devenir adjoint au chef de bureau chargé de l’international. Il récite alors pendant notre entretien le numéro de téléphone de ce bureau et explique : « À l’époque c’était ça, et maintenant c’est encore ça ! La nomenclature n’a pas changé ! »
On comprend alors que Bertrand Labilloy a besoin de sentir les choses bouger, vivre.
C’est pourtant le calme qu’il recherche le week-end. « J’aime partir pas très loin, au bord de la mer, pour bouquiner sur la plage. Faut que ce soit un endroit où on puisse se balader dans l’arrière pays, avec de vieilles pierres ou un endroit sympa culturellement », explique-t-il. Il regrette les plages belges bétonnées et préfèrent les plages normandes « mais pas Deauville ou Trouville. Je ne suis pas non plus Courchevel mais plutôt Flaine ».
Pas m-as-tu-vu, le plaisir avant tout…