PORTRAIT : Patrick BROTHIER, le mérite d’une chance folle

Patrick Brothier, président du groupe Aésio, est l’invité du Petit déjeuner Off de La Lettre de l’Assurance le 23 octobre prochain. Voici son portrait.

Un agenda de président est toujours le fruit d’un savant calcul.
Pour rencontrer Patrick Brothier, président d’Aésio et d’Adréa Mutuelle, le plus simple a été l’heure du déjeuner. Un rendez-vous minuté pour cause de conseils à venir, mais une heure et demi de discussions autour d’un verre de vin et d’un entrée-plat rapidement avalé, c’est largement suffisant pour faire un portrait…

Patrick Brothier est né le 22 janvier 1963, à Chazelles-sur-Lyon, dans le département de la Loire (42), même si « cette commune a la particularité d’être à cheval sur le Rhône (69) et la Loire », précise-t-il d’emblée.
Et, selon Patrick Brothier, ce n’est pas anodin : « quand j’étais enfant, il y avait une rivalité qui demeure entre les clubs de Lyon et Saint-Etienne, et nous étions sur les deux départements », ajoute-t-il.
L’incursion rapide du foot est d’emblée amendée : « moi, je me sens Stéphanois. A l’époque, il n’y avait pas photo entre les deux clubs ! », rit-il franchement.
Il ne reste finalement pas longtemps entre Loire et Rhône, ses parents s’installant à Saint-Etienne alors qu’il a une dizaine d’années.
Il tient tout de même à ajouter que « Chazelles-sur-Lyon était la capitale mondiale du chapeau, mais malheureusement il n’y a plus rien, toute l’activité a disparu ». Surtout, Patrick Brothier ajoute régulièrement un commentaire humoristique. « J’espère que ça n’a pas trop déteint sur moi, que je ne travaille pas du chapeau ! » Rires.
Comme notre invité, l’expression vient d’une ville de chapellerie. Les artisans et ouvriers utilisaient des sels de mercure pour les feutres et s’intoxiquaient au point d’en perdre la tête..
Originaire « d’un milieu humble » et « d’une situation familiale difficile », il apprécie son enfance stéphanoise, « avec le foot, l’école, le partage des valeurs ». « J’ai grandi avec des gens comme moi, que j’appréciais, malgré les contingences personnelles » sur lesquelles il laissera tomber un voile pudique.

Le football « a pris une place énorme » dans son enfance. « À Chazelles-sur-Lyon, saison 73-74, on a été champion de la Loire de foot ! Je suis arrivé, l’équipe était constituée, il ne leur manquait qu’un joueur. Ils étaient très forts, ils auraient pu finir pro ! »
Pourtant, il n’y avait pas de prédestination footballistique dans la famille… « J’ai eu la chance d’avoir des parents qui m’ont donné le goût à m’intéresser à énormément de choses, mais il y avait peut-être moins d’offre culturelle ou alternative au football à Saint-Etienne », décrit-il.
Adolescent, il ne sait trop quoi faire. « Je n’avais pas de vision cible », lâche le président, avouant « qu’il a fallu que je m’assume assez tôt ».
Il se définit comme « un élève quelconque », « je me fondais dans la masse, je ne sortais pas du lot », décrit-il. Curieux et observateur, il se dit « attentif aux autres » mais ne semble pas très entouré.
« La difficulté que j’avais c’est que je n’avais pas de projection sur ce qu’il était utile de faire pour avoir un cursus. Ma mère m’avait aiguillé, parce que j’étais plutôt bon en Français et en mathématiques, vers ce que je pouvais faire : journaliste ou avocat ».
La vie s’occupe en général des choix. « L’avantage de l’école de journalisme, c’est que je pouvais rapidement travailler, faire des piges pour me permettre de financer mes études et de m’émanciper », détaille-t-il.
« J’étais atypique : j’étais intéressé par l’économie et le modèle des entreprises de presse. La formation que j’ai eue me destinait potentiellement à être journaliste mais également à travailler dans une entreprise de presse, au marketing ou autre. Les deux choses m’intéressaient et finalement… je n’ai pas du tout fait ça ! » Rires.

Foot et journalisme

Sans le savoir, à cet instant du déjeuner, Patrick Brothier vient de se lancer dans un monologue de presque 15 minutes. Il va ainsi décrire son parcours, avec humilité et simplicité. Et comme c’est un passionné, les détours de sa carrière son passionnants. Pendant que son entrée patiente…

Ses études à l’IJBA, l’Institut de journalisme de Bordeaux, lui permettent de vivre et de se financer. Ce sera la seule période de travail journalistique de sa carrière.
« Au terme de mes études, j’avais plusieurs propositions mais est arrivé un truc de dinosaure maintenant, que vous n’avez sans doute pas connu : le minitel ». Alors si, bien sûr qu’on a connu le minitel, mais dans les années 80, c’est une révolution technologique française sans égale.
« Un jour, l’école m’avise que le premier projet en France de l’assurance et de l’économie sociale, avec le soutien de France Télécom à l’époque, allait sortir. Ils cherchaient quelqu’un pour piloter le projet sur toute la partie éditoriale et architecture de projet. Et c’était une mutuelle qui portait ça ! Voilà comment je suis rentré dans le monde des mutuelles », résume-t-il.
Toujours, ce besoin de travailler vite le pousse à faire des choix. « J’ai eu beaucoup de chance, beaucoup de gens ont été des ‘passeurs’ avec moi, des gens bienveillants, qui m’ont mis sur orbite ».
Sans trop de surprise, Patrick Brothier déclare « ne rien connaître au monde des mutuelles, ni même à la Sécurité sociale ».

Mutuellement vôtre

Pour lui, c’est une étape de deux ans, « et puis après je ferai autre chose ». L’expérience lui plaît, il raconte le passage au journal de 20h, la venue du ministre des télécoms pour l’inauguration de ce service minitel.
Le côté inédit du travail, les nouvelles technologies et la typologie des entreprises mutualistes l’intéressent particulièrement.
« À l’époque, le paysage des mutuelles interpro’ était complètement atomisé. Il n’y avait pas d’Aésio ou d’Harmonie. Dans cette mutuelle de l’Allier, 100 000 personnes protégées, des gens venaient du monde de l’assurance. Ils avaient une appétence pour des sujets qui n’étaient pas natifs des mutuelles comme la prévoyance. Et ces personnes m’ont dit ‘tu devrais rester, tu devrais apprendre’, et c’est ce que j’ai fait ».
Une nouvelle matière, de nouvelles découvertes, il n’en fallait pas tant pour Patrick Brothier qui se jette dans l’assurance. Il apprend « en situation », évolue au fur et à mesure de « l’appropriation métier », glisse vers le marketing et le développement.
Il imagine des changements et des mutations du monde mutualiste. Il enchaîne les fusions, arrive dans l’équipe de direction et se retrouve « acteur de première transformation structurelle, à l’échelle départementale-régionale, dans les années 90 ». « Nous n’étions pas nombreux à nous intéresser aux sujets d’épargne retraite et de prévoyance au sein de la Mutualité. Au début des années 2000, la transposition des directives européennes en France contraint les mutuelles interpro à trouver une structure pour porter la prévoyance. C’était la fédération qui s’en occupait. Comme il fallait une nouvelle structure hors fédé, on m’a proposé d’être dans une équipe hybride avec des élus et des dirigeants de mutuelles pour s’emparer de ces sujets. Je connaissais un peu la distribution mais pas la mécanique de ces risques. Moi, j’ai horreur de ne pas comprendre. Donc je me suis formé tout seul, comme un grand et ça m’a plu », reconnait-il dans un sourire hésitant, presque gêné.
Il « franchit le Rubicon » quelques années après, en devenant président de la structure. Après des années à des rôles opérationnels, il passe du côté des élus, avec le soutien de Bernard Eyraud, un autre « passeur » selon Patrick Brothier.

Musique et gazouillis

S’ensuit la présidence d’Adréa Mutuelle en 2013, la création d’Aésio en 2016 et la présidence de ce groupe en 2019. « Je suis moins proche des réalités opérationnelles courantes, même si j’essaie de rester attentif, je n’ai pas la prétention d’être aussi performant que les équipes confrontées au terrain au jour le jour », conclut-il.
Et l’homme, dans tout ça ? Patrick Brothier vit dans l’Allier mais est maintenant principalement parisien. Il minore ses qualités, confie qu’il se pose plus de questions sur sa « légitimité ces dernières années qu’auparavant ». « Je n’en ai pas souffert, je n’ai pas le sentiment de complexe de supériorité ou d’infériorité. J’ai eu mes échecs aussi, mais je ne me suis jamais retrouvé dans une situation avec un sentiment d’impuissance absolue, jusqu’à maintenant. J’espère que ça n’arrivera pas », lâche-t-il dans un nouveau rire.
Tout est dans la mesure. Ses hobbies ? « J’adore la musique, mais je suis un ringard dans mon mode de consommation musicale ». Mais encore ? « Je suis assez éclectique, et je suis assez pointu aussi. Pas le plus pointu bien sûr, mais j’aime toutes sortes de musiques, l’électro, le rock, la musique classique, le jazz et j’aime des artistes pointus dans tous ces domaines ». Mais pourquoi se considère-t-il comme ringard ? « Un dimanche par mois, pendant deux heures, je commande des disques. Je n’utilise pas les plateformes, c’est mon petit plaisir, mon luxe, de commander des Cds. J’en achète 5 à 20, selon les mois, mais plutôt 15-20… J’ai beaucoup de disques, je ne sais plus où les mettre ! »
Ses copains disent qu’il est ringard mais il est simplement passionné et promet une playlist « de choses très actuelles » pour le Petit déjeuner Off.
Il est fidèle, suit les artistes sur la longueur, même quand ils deviennent moins bons, « ce qui arrive souvent dans l’électro ».
Il aime aussi la « littérature américaine contemporaine, mais je lis beaucoup moins qu’avant. Toute l’information que l’on reçoit par semaine me prend beaucoup de temps, à cause de vous notamment », s’amuse-t-il.
Et à cause de Twitter, aussi. Pour Patrick Brothier, le réseau social a été une forme de révélation, qu’il décrit avec avidité. « Je suis arrivé sur Twitter avec un principe : je m’abonne aux gens qui s’abonnent à moi, sauf si ce sont des craignos. Les racistes, homophobes, terroristes, arnaques ou prostitution, si ça se voit un peu, beaucoup, passionnément, je ne m’abonne pas ! », déclare-t-il. Et de continuer… « Mais pour les autres, que ça m’intéresse ou pas, je m’abonne. Ce qui me plaît, c’est la symétrie relationnelle. Je ne me mets pas dans une position de dirigeant mais dans une position d’interaction communautaire, on est d’égal à égal. Je suis entré en contact avec plein de gens que je n’avais pas connu, il y en a beaucoup d’autres avec qui je n’échange jamais. Il y a beaucoup d’étrangers, certains avec qui je parle en anglais, d’autres non. »

Bonnes feuilles

Le lien avec la musique et la littérature est tout trouvé, c’était même le point de départ de cette déclaration d’amour à l’oiseau bleu, le symbole de Twitter. « J’aime la musique qui n’est pas mainstream. Il y a des artistes dont j’ai parlé qui ont liké ou se sont abonnés en retour et pour moi, c’est un petit moment de bonheur. C’est un petit plaisir dominical. » Et ce n’est rien, la très grosse anecdote commence sous la douche, un samedi matin, la radio sur France Inter ou France Culture. « Ils parlaient d’une femme écrivain américain, Jesmyn Ward, qui a écrit le chant des revenants (Sing, unburied, sing, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Charles Recoursé, éd. Belfond, 272 p., 21 euros) et ça me donne envie d’acheter le livre. Je me le procure et le lis – elle est brillante, ce n’est pas Toni Morisson mais c’est un très grand écrivain, je suis persuadé qu’elle aura le prix Nobel de littérature, elle est géniale pour moi – et je m’applique à faire un tweet en français pour dire mon bonheur de lecteur. Dans la nuit, elle s’abonne à mon compte, me like et m’envoie un message en anglais. Un petit lecteur ici, en France, qui a un lien, une connexion avec un auteur comme ça, pour moi c’est un bonheur… sympathique », finit-il. « C’est rien, c’est un petit bonheur égoïste ».

Patrick Brothier poursuit sur l’anonymat sur Twitter, qu’il dénonce, défend la liberté d’expression mais n’aime pas les excès. « Je me suis fait insulter par des médecins, des anti-mutuelles, mais j’ai beaucoup plus d’expériences positives », finit-il, même s’il pourrait en parler encore des heures.
Alors que le déjeuner s’étend, une phrase, prononcée au début de l’entretien revient :
« J’ai eu une décoration un jour, l’Ordre du Mérite. Je ne la méritais sûrement pas, c’est juste parce que j’avais eu des engagements mutualistes. Ce que j’ai voulu renvoyer en la recevant, c’est que j’ai eu un privilège fou, une chance folle grâce à beaucoup de gens autour de moi ».
Et beaucoup de personnes dans son entourage peuvent aujourd’hui en profiter.