PORTRAIT : Bernard Delas, plus haut, plus loin

Bernard Delas, vice président de l’ACPR, est l’invité du prochain petit déjeuner off de La Lettre de l’Assurance. Comme le veut la tradition, il s’est plié au jeu du portrait…

« Je veux bien vous parler de ma carrière, mais je préfère ne pas entrer trop dans le personnel », pose d’emblée Bernard Delas, dans une salle de réunion vide de l’Autorité de contrôle prudentiel et de résolution (ACPR). Le ton est calme et poli, presque complice, mais le fond est très clair et les choses s’annoncent compliquées pour dénicher des détails personnels. Quoi que…

Bernard Delas est né en 1949, dans une famille de vignerons négociants éleveurs. Poursuivant des études d’économie, il ne traîne pas vraiment sur les bancs de l’université. « Je n’allais qu’aux examens », confie-t-il. À l’époque, le jeune Bernard est déjà un entrepreneur dans l’âme. « J’ai créé un groupement d’intérêt économique (GIE) pour plusieurs grandes maisons de vin et j’étais leur commis voyageur international. Je vendais des produits à des importateurs étrangers », explique-t-il avec un naturel et un ton didactique qui ne le lâchent jamais. « C’était juste après le bac, j’avais 19 ans ». Pressenti pour succéder à son père à la tête de la maison, Bernard Delas fait ses armes en traversant le monde, fédérant quelques maisons de Bourgogne, de Champagne et d’Alsace pour proposer une gamme de vins complète aux importateurs étrangers.

Des débuts dans l’entreprise familiale… et bien au delà

Entrepreneur, donc, mais passionné également, puisque Bernard Delas reconnaît s’être rapidement intéressé au fonctionnement de l’entreprise. « Je suivais ce qu’il se passait dès 14-15 ans », lance-t-il, « mais j’allais à l’école, bien sûr ! C’était une passion ».
Tout en travaillant, il s’inscrit à un doctorat sur la planification agricole dans les pays en développement une thématique « un peu plus éloigné du vin ».
Arrive forcément le jour où la succession dans la maison familiale se pose. « Nous sommes arrivés à la croisée des chemins et j’ai décidé de changer complètement d’orientation, brutalement, sans que je sache même encore maintenant pourquoi… »
Il trouve un successeur pour le GIE et annonce à ses parents qu’il ne rentrera pas dans la maison familiale.

S’ouvre alors une phase de recherche d’emploi et, sans surprise, Bernard Delas répond à des annonces. « J’avais 3-4 réponses positives, dont une de la Samda. Les contacts se passent bien » au point que l’assureur annonce vouloir le prendre.
« Pour moi, c’était la certitude d’avoir quelque chose pour continuer à chercher ailleurs : ça ne m’attirait vraiment pas ! » Comme il poursuit son activité dans le GIE, il donne une adresse en Argentine, où il doit se rendre, pour recevoir la réponse définitive et la confirmation du contrat de la Samda. Mais sur place, rien n’arrive. « Je rentre à Paris début octobre, prêt à reprendre les recherches pensant que ça ne se ferait pas. Par acquis de conscience je passe un coup de téléphone et là, on me répond ‘mais on vous attend demain matin !’ ».
Le courrier arrive à Paris, 4 mois après. La Samda s’était juste trompée de… 5.000 numéros dans l’adresse, pour l’avenue la plus grande de Buenos Aires !
Les débuts à la Samda ne se passent pas très bien. « Nous étions plusieurs jeunes d’horizons différents à avoir été recrutés et on nous a donné un gros livre chacun – le Picart et Bresson – pour apprendre le contrat d’assurance ! C’était d’un mortel ennui et je n’imaginais absolument pas rester dans une société où je ferais du contrat d’assurance et du droit du matin au soir ! »
Au bout deux semaines, Bernard Delas s’ennuie ferme, c’est un euphémisme, et va frapper à la porte de son supérieur pour lui faire part de son mal-être. Son supérieur lui dit de ne pas partir et lui demande ce qu’il voudrait faire. « Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai demandé un poste plus commercial, sur le terrain ». Il part donc pour 15 jours à Rodez. « C’est comme ça que je suis entré et suis resté à Groupama et où je suis resté 30 ans… Je ne pensais pas y rester, mais il y a toujours eu des projets nouveaux. Ce que j’ai le moins fait finalement, c’est du droit des contrats », ajoute-t-il dans un sourire.
S’en suit une progression constante au sein de la Samda, dont il devient directeur en 1987. « J’étais persuadé qu’il fallait changer le système et l’organisation du groupe », pour fusionner et réorganiser les caisses locales, régionales et les filiales. Convaincre les pouvoirs publics, les caisses locales et les agriculteurs devient son quotidien et sa « très grande aventure. C’est elle qui m’a fait basculer dans un monde qui est maintenant le mien. Je ne me suis alors plus posé la question de savoir si j’allais quitter l’assurance ou pas ».

Champion de la réorganisation

Bernard Delas retrouve dans cette transformation et réorganisation de ce qui sera le nouveau Groupama, un intérêt qui restera constant. Un peu comme lorsqu’à 19 ans il a créé le GIE…
« C’est sans doute un trait permanent de ma carrière, puisqu’après il y a eu de très nombreuses autres aventures avec plus ou moins ce genre de caractéristiques, de transformation, remise en cause, réorganisation… Je ne suis jamais resté en place ».
En développant le concept de la réorganisation et du rapprochement des caisses régionales et locales de Groupama, Le jeune directeur se fait remarquer dans l’état major de l’assureur. Au point qu’en 1989, le président de l’époque décide de le confronter à la réalité et l’envoie dans une région réaliser la fusion de sept caisses régionales. Bernard Delas ne sera pas trop dépaysé, puisqu’il rejoint une région viticole et débarque à… Reims, le 1er janvier 1990.

En 1993, Groupama traverse un passage difficile, avec des résultats techniques affectés. Le nouveau président lui demande de rejoindre Paris pour prendre la direction générale de Groupama Assurances France. « Ma mission était de redresser les comptes, ce que j’ai fait pendant deux ans. Ça a plutôt pas mal fonctionné. Le groupe était tellement riche qu’il n’était pas habitué à faire des économies. J’ai répété pendant deux ans qu’il fallait ‘faire des économies, que ce n’était pas assez, qu’il fallait tenir les objectifs’. Le simple fait de répéter le message et des aspects de conjonctures bienvenus ont permis de faire avancer le projet. En 1995, après une nouvelle crise à la direction générale, le président m’a demandé de devenir directeur général ».

Penchant international

Bernard Delas participe au rachat du Gan, fait entrer Groupama dans la FFSA et ses salariés dans la convention collective nationale de l’assurance. « Quand je suis arrivé chez Groupama, c’était une famille de l’assurance à lui seul, aux côtés de la FFSA et du GEMA ! » La discipline était maintenue, dans un groupe où les régions ne recevaient pas forcément tous les fruits du rapprochement, surtout en termes de pouvoirs. « Les régions vivaient une espèce de morosité », explique-t-il.
Il reste à la tête du groupe jusqu’en 2001, d’où il est évincé en quelques heures, un dimanche, pour mettre Jean Azéma directeur général. Le président de l’époque, plus jeune et moins impliqué dans le monde agricole que ses prédécesseurs s’était-il rêvé patron opérationnel ? « Il a monté une sorte de coup d’état, sur un terrain favorable, pour mettre fin à mon aventure chez Groupama. »

Après 30 ans, Bernard Delas se retrouve à la porte du groupe qu’il a participé à moderniser. Mais son expérience, son carnet d’adresse et sa volonté d’aller de l’avant lui permettent de retrouver rapidement un poste, notamment auprès de la FFSA puis à la CNP, où on lui propose de bâtir un réseau international. Une mission qu’il poursuivra également chez Crédit Agricole Assurances, meilleur ennemi de Groupama, comme un pied de nez.
« Même chez Groupama, je souffrais de ne pas pouvoir m’intéresser plus à l’international », confie-t-il. « Je me retourne peu sur mon passé, j’ai parfois l’impression d’en oublier l’essentiel », reconnaît Bernard Delas, « mais dans ma période de consultant (2010 – 2015, ndlr), un certain nombre de choses ont ressurgi, je pouvais me référer à mes expériences et c’est ce à quoi mes clients faisaient appel ».
De sa nouvelle position, Bernard Delas a le sentiment de pouvoir continuer à participer à la vie du secteur, son amélioration et sa croissance. Et aura complètement réussi son pari : ne pas aborder sa vie privée.