PORTRAIT : Frédéric Lavenir, engagé volontaire

Frédéric Lavenir, DG de CNP ASSURANCES, est l’invité du Petit déjeuner Off de La Lettre de l’Assurance, le 6 décembre prochain. Voici son portrait.

Il y a timidité et pudeur. Frédéric Lavenir est un homme pudique. À l’extrême. Il n’est pas évident, alors, de réaliser un portrait avec un dirigeant si secret. La sphère personnelle est presque inatteignable, protégée derrière un parcours professionnel qui frise la perfection. « Installez-vous face à la vue, il faut en profiter », commence-t-il en désignant les vastes fenêtres de son bureau d’angle qui surplombe l’ouest et le nord de Paris. Accueil chaleureux, marque de politesse, nous pouvons lancer les premières questions.

Frédéric Lavenir est né le 11 juin 1960, à Versailles. Et c’est à peu près tout. De son enfance, il ne parle pas et sa voix devient si fluette qu’elle n’est qu’un souffle dans le grand bureau qui nous accueille. Il se définit lui-même comme un « bon élève » et glisse à travers la scolarité. Avec des facilités ? « Je ne peux pas vous dire, je ne sais pas vous dire », sourit-il, légèrement embarrassé, avant de poursuivre : « J’ai suivi un cursus très classique, enfin pas très original. Je suis entré à HEC, je suis sorti d’HEC, je suis entré à l’ENA, je suis sorti de l’ENA, c’est ce qu’on appelle être bon élève », lance-t-il.
HEC retient tout de même son attention. La prestigieuse école de commerce plaît beaucoup à Frédéric Lavenir pour ce qu’il y apprend. « J’ai beaucoup aimé HEC. C’est clairement ce que j’ai aimé dans les études. C’était une époque où la présence des institutions et grandes entreprises était très grande. Les grandes entreprises paraissaient éternelles. Tout ce qui était création et reprise d’entreprise était un petit monde nettement moins valorisé que ne l’étaient les grandes institutions de l’époque, dont certaines n’existent plus aujourd’hui », raconte-t-il alors.
C’est ainsi que fonctionne Frédéric Lavenir. Quand un sujet lui plaît, le touche, il est affable, ajoute des détails, réexplique et précise son propos avec passion.
« J’ai découvert le monde de l’entreprise, des petites et grandes entreprises, les problématiques d’entreprise et une collectivité très forte. J’y ai beaucoup appris et j’ai beaucoup aimé », conclut-il, comme un résumé d’une carrière naissante.
La finance est-elle un objectif ?« Non non, je n’ai jamais aimé la finance, je n’ai pas de vocation financière ancienne… »

Entreprise, administration et philosophie

Dès lors, pourquoi passer de cette découverte de l’entreprise à la plus haute école… d’administration ? « C’est étrange, mais dans la vie, il y a des choses qui ne sont pas très rationnelles », sourit-il encore une fois, signe qu’il n’en dira sans doute pas plus. Par ambition ? « Sans doute. On n’a pas toujours les réponses de ce que l’on fait dans la vie. On suit une opportunité, un désir inconscient, un environnement », élude-t-il, mais toujours avec un sourire et une forme de respect qui encourage les questions. Au point de la retourner. « Je ne sais pas, si vous regardez rétrospectivement, en tout honnêteté, si vous avez toujours le sentiment que tout a été décidé selon des critères rationnels ? Moi pas », répond-il.
« En sortant d’HEC, j’étais dans un petit groupe d’amis, nous avons décidé de tenter l’ENA », poursuit-il. Est-il du genre à répondre à des défis ? C’est un profil assez courant chez les dirigeants. « Je cherche plutôt l’équilibre entre ce qui me paraît bien et ce j’ai envie de faire. Ce sont mes critères, ce sont des moteurs complémentaires, qui ne nécessitent pas d’arbitrage », finit-il par répondre, après un long silence.

Une réponse vient beaucoup plus vite : « Non, je n’ai pas fait de sport et je n’aime pas le sport. Je suis très admiratif des sportifs de haut niveau, mais je n’ai jamais eu de goût pour ça ».
À l’inspection des Finances, Frédéric Lavenir trouve un nouvel équilibre. « C’est un métier d’audit, c’est passionnant parce qu’il implique une adaptation à des univers très différents. C’est un champ d’audit extrêmement large, ça fait voyager dans des univers culturel très différents, avec des problématiques très diverses. C’est un travail d’équipe, beaucoup, et c’est assez motivant, dans des univers très peu concurrentiel, dans une ambiance assez positive ».

Négociations de sauvetage

S’en suit un passage dans l’administration, à s’occuper de réglementation. Cette expérience ne lui laisse pas un souvenir impérissable, au contraire de son poste de secrétaire générale du Comité interministériel de restructuration industrielle (CIRI), son « expérience la plus heureuse » de la période. « Ce n’était que des cas compliqués avec des mixtes de problématiques humaines, sociales, économiques, financières pour lesquelles il faut trouver, quand il n’y a pas de bonnes solutions, la moins mauvaises. Tout ça dans un univers où vous n’avez aucun pouvoir, plus de budget. La valeur ajoutée était exclusivement ‘la valeur ajoutée de la table’, comme je le disais à l’époque, qui ressemblait à celle-ci d’ailleurs (il désigne la grande table de réunion autour de laquelle nous sommes installés). C’était un lieu neutre, avec un pouvoir d’influence, une crédibilité technique et la crédibilité de la neutralité », détaille-t-il, avec enthousiasme.
La négociation, la conciliation et l’intérêt général sont des éléments extrêmement importants pour Frédéric Lavenir. « Il fallait créer de la confiance. Dans une assemblée de gens qui ont très peur les uns des autres, le dialogue est une étape clef », conclut-il.
Frédéric Lavenir entre ensuite au cabinet de Dominique Strauss-Kahn, de 97 à 99, où il s’occupe des sujets de micro-économie. « C’était à la fois les sujets de régulation, sur la concurrence, la naissance de la 3G dans les télécoms, la politique industrielle. C’est pour ça que vous avez un Airbus ici (il désigne une maquette posée sur une étagère). C’était une époque où il se passait beaucoup de choses dans la sphère publique, avec un ministre qui a fait parler de lui, mais qui était un très grand ministre ».

Goût personnel pour l’intérêt public

L’intérêt public affleure comme une motivation, un enjeu.
« Le sens de ce que je fais est important. On ne peut pas faire quelque chose si on n’y trouve pas de sens. On peut le trouver à beaucoup d’endroit. J’ai quitté l’administration car je voulais être chef d’entreprise et j’ai cherché une opportunité pour l’être. Elle m’a été faite par BNP Paribas, c’est comme ça que je suis entré dans la finance », avance-t-il, sans se départir de son sourire, bien sûr.
Le but n’est pas d’être le chef. « Une entreprise c’est d’abord et avant tout un ensemble d’hommes et de femmes et la manière dont chacun s’insère dans un projet commun est la clef. Pour moi, à partir du moment où l’on crée de la richesse, et où on fait en sorte que des salarié.e.s de la même entreprise y contribue, ça donne du sens. Il faut que je trouve du sens dans le métier que je fais », reprend-il.

Et l’assurance lui donne cette opportunité. « Il n’y a pas de plus beau métier qu’assureur. On est dans l’intimité des gens. Quand on réfléchit à une offre nouvelle, on réfléchit aussi à la manière dont les gens peuvent vivre mieux dans le monde de demain ».
Attention toutefois, il n’y a pas d’angélisme. « Si vous proposez quelque chose, ça veut dire que vous le vendez, parce que vous apportez une valeur ajoutée », défend-il, prêt à en débattre. « Tout cela n’est possible que si l’entreprise est là, si elle vit et si elle investit. Faire du profit c’est presque une évidence », insiste-t-il. La parole se fait plus pressante, l’oeil est amusé, Frédéric Lavenir est sur un terrain de jeu qu’il affectionne : convaincre, débattre, présenter une réflexion qui est la sienne. « Si vous ne vous développez pas, tout ce que vous racontez là, c’est du ‘bullshit’ !Une société qui ne se développe pas n’apporte et rien et ne pourra ensuite rien apporter  », finit-il.

Un pour tous

L’engagement est complet, total. Comme pour l’Adie, association dont il est devenu président et qu’il connaît et suit depuis 1990. Pas besoin de poser une question, Frédéric Lavenir se lance seul sur le sujet, aborde le micro-crédit, combattre l’injustice sociale et les remparts administratifs à la création d’entreprise, aider, encore et toujours, sans faire la charité mais dans la dignité. « On sert à quelque chose. Nous sommes dans un univers qui n’est pas si éloigné dans ce que je fais ici. Les prêts sont à intérêts, ils génèrent une marge, ils sont assurés. Les emprunteurs sont des adultes responsables », décrit-il, comme s’il les défendait personnellement, comme si chaque emprunteur était un proche.
« Il y a une vision éthique, tout ce qui est une limitation du droit de chacun n’est pas bon, n’est pas juste. Des gens qui n’ont ni réseau, ni épargne, ni revenu ne peuvent pas se lancer, c’est injuste. Mais c’est aussi de la richesse qui ne se crée pas ! », explique-t-il, « et vous avez contribué à la cohésion sociale. Une société vit mieux avec des personnes qui créent une entreprise qu’avec des gens qui ne cherchent plus de travail parce qu’ils sont découragés… »
Frédéric Lavenir ne semble pas facile à décourager. Nous non plus, alors nous revenons à l’enfance. « Enfant, je lisais, je lisais tout le temps », lâche-t-il, maintenant amusé de dévoiler cette passion. Sans doute faut-il y voir l’explication de tout ce qui a précédé. « Un livre est quelqu’un. Ne vous y fiez pas. Un livre est un engrenage« , disait Victor Hugo.