Série Covid 19 : Face à une épidémie, comment piloter ?

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Y a-t-il un pilote dans la crise ? Alors que les parlementaires mènent l’enquête et auditionnent à tout va, Régis de LAROULLIÈRE et Jérôme CABOUAT interrogent une nouvelle fois la séquence, cette fois sous le prisme du pilotage de crise. Ce huitième épisode, « La question sous-jacente est : ‘peut-on faire mieux la prochaine fois’, en particulier dans l’hypothèse d’un rebond », résument les auteurs. C’est la suite de leur réflexion à propos des plans, développée dans l’épisode précédent.

Au 20 juin, avec 30 000 morts du Coronavirus, la France figure en sixième plus mauvaise position au monde (hors tout petits pays) par le nombre de victimes rapporté au million d’habitants : 834 en Belgique, 654 au Royaume-Uni, 555 en Espagne, 554 en Italie, 507 en Suède qui a fait un choix radicalement différent, 441 en France, à comparer à 110 par exemple en Allemagne et 8 au Japon. Au plan économique, la France est de l’OCDE l’un des trois pays les plus frappés. Seule satisfaction, l’hôpital, et en particulier les services de réanimation, « ont tenu ». Aurions-nous raté quelque chose dans le pilotage de la crise ?

Elément clé du dispositif de pilotage, le conseil scientifique Covid-19 a été institué le 11 mars par le ministre de la Santé à la demande du Président de la République, « pour éclairer la décision publique dans la gestion de la situation sanitaire liée au Coronavirus ». Dans la représentation de la crise qui se déclenchait, la dimension sanitaire, médicale et scientifique, appuyée sur l’hôpital public, était manifestement centrale : montée en première ligne des hôpitaux partiellement vidés de leurs autres patients, augmentation massive du nombre de lits de réanimation, communication quotidienne sur le nombre de personnes hospitalisées, mises en réanimation, ou décédées à l’hôpital. Etait-ce approprié à la situation ? Nous nous posons quatre questions à cet égard :

1- N’avons-nous pas été aveuglés par le puissant projecteur mis sur l’aspect médical et hospitalier de la crise ? Aurions-nous trop peu pris en compte les autres moyens qui pouvaient être mobilisés : sous-utilisation des capacités de la médecine de ville et des hôpitaux privés pour les diagnostics et les soins, des laboratoires notamment vétérinaires pour les tests, sous-équipement et sous-priorisation des Ehpad jusqu’à ce que l’on perçoive que la moitié des victimes en étaient issues, négation très durable de l’utilité des masques, faible appel initial à la mobilisation de la population pour limiter par son comportement la diffusion du virus.

2- Aurions-nous négligé les autres aspects de la crise, qu’il s’agisse de la dimension sociétale et humaine de la vie en confinement et de la confrontation à la mort, ou de l’ampleur de l’impact économique et de ses conséquences sociales : on pense au proverbe chinois selon lequel, quand les riches maigrissent, les pauvres meurent, et à ce que sera l’effet économique et social sur les plus fragiles et les plus exposés du généreux « quoi qu’il en coûte ». Dans cette situation, ceux qui ont donné l’alerte ont été inaudibles tant que les faits sur lesquels ils alertaient n’avaient pas pris une dimension telle qu’ils deviennent incontournables, on l’illustrera par les masques, les Ehpad, le décrochage scolaire ou la fragilisation puis la destruction de nombreux emplois.

3- L’importance accordée à la science et à la démarche scientifique est-elle appropriée à la gestion d’une crise ? Indépendamment des erreurs scientifiques comme sur la référence au lissage du pic épidémique, ou sur l’utilité des masques, la science, et en particulier la recherche de médicaments et de vaccins, s’inscrit dans le temps long. La crise s’inscrit dans l’urgence. Si la science est une composante de la solution de long terme, la gestion de crise est une question d’entrainement, de pragmatisme, dans une logique de faire vite au moins mal plutôt qu’au mieux et trop tard, comme l’illustre par exemple l’échec qu’est à ce jour l’essai clinique européen Discovery.

4- La judiciarisation de nos sociétés occidentales est-elle un handicap à la gestion de crise ? La judiciarisation conduit en effet en situation d’incertitude à se protéger en appliquant les règles, lesquelles sont plus faites pour les situations normales que les situations de crise. Prenons comme comparaison la circulation routière : au feu rouge, le véhicule s’arrête. Mais il est clair que le camion des pompiers doit passer, même si le feu est rouge. Comme c’est une situation fréquente, une règle spéciale le permet, pour autant que le camion des pompiers suive une autre procédure : mettre son gyrophare et sa sirène. Les débats sur l’attitude à adopter par les employeurs et les élus quant aux mesures susceptibles d’être prises pour faire face à l’épidémie, et le grand nombre d’actions judiciaires engagées, montrent que la réflexion sur la conduite à tenir en situation de crise, et en particulier de pandémie, devra être reprise à froid.

Il est par ailleurs clairement apparu que la « mission Castex », missionnée sur l’ensemble du champ du déconfinement, composée d’opérationnels dans une approche transverse, a été beaucoup plus efficace que le conseil scientifique. Ne devrait-on pas constituer une telle cellule légère, positionnée auprès du Premier ministre, au déclenchement du stade 1 d’une épidémie, et la réactiver d’urgence en cas de rebond ? Si une épidémie mortelle est un sujet de santé publique, la lutte contre l’épidémie demeure un sujet assez peu médical tant que l’on ne dispose ni de traitement efficace ni de vaccin. C’est toujours une crise multidimensionnelle, sanitaire, économique et sociale, ainsi que sociétale et humaine, à laquelle il s’agit de faire face au mieux.

À suivre …

Régis de LAROULLIÈRE est ancien directeur général de MÉDÉRIC, et conseil en stratégie et gestion des risques
Jérôme CABOUAT est conseil de direction, spécialisé dans la dynamisation et la sécurisation des grands programmes de transformation

Toute la série est à retrouver dans la page sommaire

Réflexion n°6 : L’hydroxychloroquine, oui ou non ?

Réflexion n°7 : Face à une épidémie, faut-il appliquer les plans ?

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